Nathalie Salles, médiatrice culturelle du service Patrimoines et musées de la ville de Cavaillon, et Alexis Camillieri, chargé de mission auprès du Syndicat du canal Saint-Julien, accueillent nos 22 participants devant la salle du Moulin St julien, à Cavaillon .

Historique
C’est au canal st Julien que Cavaillon doit toute sa richesse. La terre décrite comme aride, sèche et infertile, est devenue, grâce à la maîtrise de l’eau, ce qu’on a appelé ensuite le jardin de la Provence. Le canal date de la première moitié du XIIe siècle, et c’est la première fois qu’on construit un canal d’irrigation puisant son eau dans la Durance. Sa première fonction est industrielle, il est destiné à alimenter des moulins, dont un moulin à farine proche de la chapelle st Julien, qui donna son nom au moulin, puis au canal. Les agriculteurs réclament rapidement le droit à l’eau pour eux aussi, ils l’obtiennent en 1235, avec le droit d’arroser d’avril à fin septembre : c’est le début de l’agriculture cavaillonnaise.
La prise d’eau se fait près de Cheval-Blanc, pour que la pente soit suffisante et puisse entraîner les roues des moulins. Actuellement il n’y a plus trace des usines ni des industries qui fonctionnaient grâce au canal st Julien : les filatures à soie Guende (où travaillaient les femmes et les enfants, dans des conditions pénibles et malsaines, et qui a périclité suite à la concurrence des soies chinoises), une tannerie, des tonnelleries etc. Le moulin st Julien a fonctionné jusqu’au milieu du XIXe siècle, puis il a été utilisé pour produire de l’électricité; vers 1920 – 1930 les glaciaires Martin ont occupé les lieux, jusqu’à l’apparition du réfrigérateur. Ce fut ensuite une usine de surgelés, jusqu’en 1980. C’est maintenant une salle de spectacles.
Lieu-dit Bel Hoste : la prise d’eau
A l’origine, et jusque dans les années 1950, la prise d’eau est une prise volante, mais la Durance étant capricieuse, il faut la refaire souvent (d’ailleurs le premier pont de Cavaillon à enjamber la Durance est un pont suspendu, il date de 1830). La prise volante est faite de gros pieux enfoncés dans l’eau, calés avec des fascines et des galets. A la construction du barrage de Serre-Ponçon le cheminement des canaux est revu, et le canal st Julien prend alors son eau dans le canal du Cabedan neuf.
Au milieu du XVIe siècle on voudrait creuser un deuxième canal pour irriguer un territoire plus important, avec une prise d’eau à Mérindol. Or Mérindol ne se situe pas dans le Comtat venaissin, mais en Provence. Le baron d’Oppède, homme influent, fait obtenir l’autorisation de cette prise d’eau auprès de François Ier. Mais l’arrivée des guerres de religion met un coup d’arrêt au projet. Il faut attendre le milieu du XVIIe siècle pour voir la création du canal du Cabedan vieux, appelé aujourd’hui canal des sables, et qui prend maintenant son eau dans le canal st Julien. Puis un troisième canal est créé : le Cabedan neuf, avec sa prise en Durance, puis vers Mérindol, et aujourd’hui sur le canal EDF. On est ainsi parvenu à un maillage impressionnant de canaux, et de filioles. A savoir aussi que les canaux changent de nom, selon l’endroit où ils passent, et selon la période de l’histoire.
On est ici sur la prise d’eau des années 1960. Les vannes sont calibrées, et leur calibrage, en nombre de litres, est indiqué sur chacune d’elles. L’entretien du canal se fait lors de la période de mise en chômage, de décembre à mars. Il est alors procédé notamment au cuvelage, au faucardage (les cannes étaient revendues aux agriculteurs qui en faisaient des haies, mais ce savoir-faire a disparu).
70% du réseau du canal st Julien est gravitaire, cela représente 250 km, et 30% est sous pression, avec 110 km de tuyaux. Le tout alimente 6000 ha. La dotation annuelle est de 144 millions de m3, mais grâce à des travaux et aménagements divers, il n’en est plus utilisé aujourd’hui que 84 millions.
Les gardes travaillaient à temps partiel, et cumulaient plusieurs fonctions, ils étaient souvent aussi agriculteurs. Aujourd’hui les vannes sont automatisées, et les débit, niveau d’eau etc. sont gérés à distance depuis un PC ou un téléphone. C’est sur le seul site de la prise d’eau que les manipulations sont restées manuelles, car on ne peut pas y prendre le risque d’un bug technique. Le combat quotidien du garde est le maintien d’un certain niveau d’eau (mesuré à l’aide d’une sonde). Un superviseur dans les bureaux connaît en permanence le débit en temps réel. En cas de crue annoncée (l’information est connue environ 8 heures avant), le canal des sables n’est plus alimenté que par les seules pluies, il joue le rôle de fossé d’écoulement. Il y a actuellement 6 gardes qui tournent au quotidien, procèdent au nettoyage, s’entretiennent avec les agriculteurs, etc.

Le pont de La Canaù
C’est suite à l’intervention du baron d’Oppède qui, au milieu du XVIe siècle, demande à irriguer ses terres aux Vignères, que ce pont en forme de X est construit. A cet endroit, le canal st Julien doit donc franchir le Coulon. Jusqu’en 1922, il va passer au-dessus du Coulon, grâce à un système ingénieux, qu’on doit peut-être à Leonard de Vinci (dans ses carnets il a été retrouvé des croquis qui reprennent la forme et la conception de ce pont) : l’ouvrage est constitué de deux arches en pierre qui se rejoignent au centre, et qui, grâce à des crochets, maintenaient suspendu un bac en bois, dans lequel passait l’eau du canal. Les animaux et les hommes passaient sur le pont, doté de balustrades. Le Coulon étant aussi capricieux que la Durance, la caisse en bois était souvent emportée par les crues. En 1921 ce système unique et original est abandonné, et depuis lors l’eau du canal passe sous le Coulon par le biais d’un siphon.
Les travaux de restauration de ce pont sont compliqués du fait des crues du Coulon (il y a 2 jours, l’eau arrivait presque en haut des arches). L’année dernière le projet de restauration a remporté le loto du patrimoine (Stéphane Bern), ce qui va permettre une rénovation plus ambitieuse, à savoir une restauration totale, avec remise des pierres manquantes, des balustrades et du système de caisse en bois.
